Ce texte est une première
contribution de FL/FA à la célébration du bicentenaire
de la cession de la Louisiane aux Etats-Unis qui aura lieu en 2003. Il a été
rédigé par Jean-Jacques Roure au sein d'un petit groupe de l'Association.
Il a pour but d'informer le public sur cette étape importante dans les
relations qu'entretiennent les deux pays. Ce fut, en effet, un apport capital
de la France au développement de la jeune République qu'elle avait
aidée à naître 27 ans plus tôt.
De la découverte à la cession de la Louisiane : quelques dates jalons
1673 : Louis Jolliet et le père Marquette explorent le Mississippi
.
1682 : René Cavelier, sieur de la Salle, descend tout le Mississippi jusqu'à son embouchure et prend officiellement possession de la Louisiane au nom de Louis XIV.
1697 : par le traité de Ryswick, Louis XIV fait reconnaître ses droits sur la Louisiane.
1699 : Le Moyne d'Iberville a pour mission d'établir la colonie du Mississippi sous le nom de Louisiane.
1718 : Le sieur de Bienville fonde La Nouvelle-Orléans, qu'il nomme ainsi en l'honneur du régent Philippe d'Orléans.
1762 : par le traité de Fontainebleau, les territoires de la Louisiane situés à l'Ouest du Mississippi sont cédés secrètement à l'Espagne par Louis XV, suite à la défaite de la France dans la Guerre de 7 Ans.
1763 : par le traité de Paris, Louis XV cède à l'Angleterre les territoires de la Louisiane situés à l'est du Mississippi, sauf La Nouvelle-Orléans.
1er octobre 1800 : traité secret de San Ildefonse par lequel l'Espagne rétrocède à la France les territoires de la Louisiane situés à l'ouest du Mississippi.
Fin 1801 : le général Leclerc part de France pour reconquérir Saint-Domingue afin de retrouver une base arrière.
Eté 1802 : le général Claude Victor rassemble une flotte en Hollande en préparation d'un départ pour La Nouvelle-Orléans l'hiver suivant.
Automne 1802 : l'Intendant espagnol de La Nouvelle-Orléans ferme le port à tout bateau étranger et retire le droit de dépôt de marchandises aux Etats-Unis.
Janvier 1803 : le Président Jefferson envoie James Monroe en mission extraordinaire en France. Il doit proposer un partage d'autorité de la Louisiane à Bonaparte.
Mars 1803 : Bonaparte apprend que l'expédition du général Leclerc à Saint-Domingue a tourné à la catastrophe.
11 avril 1803 : Bonaparte confie au ministre Barbé-Marbois la négociation de la vente de la Louisiane pour 50 millions de francs.
30 avril 1803 : la cession de la Louisiane est signée pour 80 millions de francs ( 15.000.000 dollars ) dont 20 millions d'indemnités dues par la France aux Américains.
20 décembre 1803 : les Etats-Unis prennent possession de la Louisiane
30 avril 1812 :
la Louisiane actuelle devient le 18ème état des Etats-Unis
En
1763, la partie de la Louisiane à l'Ouest du Mississippi avait été
transférée à l'Espagne et la Grande-Bretagne avait obtenu
la portion située à l'est du Mississippi, de sa source à
la rivière Iberville. En 1783, ce territoire fut cédé à
la jeune république américaine par le traité de paix avec
l'Angleterre. Tout le territoire à l'est du Mississippi, du 31ème
degré de latitude Nord au Golfe du Mexique, restait aux mains de l'Espagne.
La
perte de la Louisiane avait été plus ressentie en France que celle
du Canada. Seules étaient appréciées les colonies de climat
chaud dont les productions ne concurrençaient pas celles de la métropole.
La Louisiane permettait les cultures des Isles : canne à sucre, tabac,
coton.
La
navigation sur le Mississippi était libre pour les deux nations riveraines,
Espagne et Etats-Unis, mais seulement dans la partie de son cours qui leur était
commune. Cette liberté n'existait pas sur le cours inférieur dont
l'Espagne possédait les deux rives. Comme le gouvernement espagnol appliquait
à ses colonies le régime commercial le plus strict, cette possession
de l'embouchure constituait un véritable verrou fermant l'accès
de la mer au trafic commercial de l'ouest des Etats-Unis.
En
1791, le Gouvernement américain entama des négociations directes
avec Madrid pour donner une solution à la question de la navigation sur
le Mississippi inférieur. Ces négociations aboutirent en 1795
: la navigation sur le Mississippi devenait libre pour les deux nations, l'Espagne
accordant pour 3 ans le droit d'entrepôt à La Nouvelle-Orléans
et devant le transférer, si ce droit n'était pas reconduit, dans
une autre ville.
Cet
accord apporta un apaisement momentané aux deux contractants et calma
pour un temps les colons de la rive est du Mississippi.
En
1794, le traité entre l'Angleterre en guerre contre la France et les
Etats-Unis, qui s'étaient déclarés neutres, promulgue l'abandon
par les Etats-Unis de l'inviolabilité de pavillon. A ce titre, le droit
de visite et de confiscation était accordé à l'Angleterre.
Par ce traité, les Etats- Unis abandonnaient la reconnaissance de la
liberté absolue de neutralité que la France avait déjà
acceptée avec eux en 1778.
Le
Directoire exprima à Monroe, alors plénipotentiaire des Etats-Unis
à Paris, que ce traité équivalait à une alliance
de son pays avec l'Angleterre et à la rupture de celle conclue avec la
France en 1778.
Des
hostilités entre navires isolés français et américains
eurent lieu sur mer. En 1798, le Congrès des Etats-Unis déclara
nulles l'alliance et les diverses ententes avec la France.
A
la fin de 1799, une mission spéciale des Etats-Unis arriva en France
et y fut reçue par Bonaparte devenu Premier Consul. Le 30 septembre 1800,
fut signée la convention de Mortefontaine qui rétablissait l'harmonie
et prévoyait le paiement par la France d'indemnités aux Américains
qui auraient subi des pertes pendant la période de tension.
BONAPARTE ET LA LOUISIANE : de la volonté de reconquête à la cession
En devenant chef du Gouvernement
de la France, Bonaparte trouva parmi les projets du Directoire celui de faire
réintégrer la Louisiane dans le domaine national.

Au
cours de l'été 1800, l'ambassadeur de France à Madrid reprit
le projet d'échanger la Louisiane contre des territoires italiens, idée
que le Directoire avait déjà eue. Le premier octobre 1800, fut
signé à San Ildefonse le traité par lequel la République
Française s'engageait à procurer en Italie à l'Infant duc
de Parme un agrandissement de territoire et à ériger ses états
en royauté. De plus, le roi d'Espagne promettait de rétrocéder
à la France, 6 mois après l'exécution de la clause susdite,
la colonie de Louisiane telle que la France la possédait avant 1763.
Ce traité resta rigoureusement secret jusqu'à la paix, le Premier
Consul ne voulant pas lui voir créer des difficultés de la part
des Etats-Unis.
Les
préparatifs de la réoccupation de la Louisiane furent arrêtés
jusqu'au traité d'Amiens (1802). La première étape du rétablissement
de l'empire français en Amérique passait par la reprise de l'île
de Saint-Domingue tombée aux mains de Toussaint l'Ouverture. Fin 1801,
le général Leclerc, beau-frère de Bonaparte, fit voile
depuis la France et occupa Cap Français en février 1802.
En
août 1802, Bonaparte ordonna la formation à Dunkerque d'un corps
expéditionnaire de 8 000 hommes sous les ordres du général
Victor et de le tenir prêt à partir fin septembre. Mais la marine
ne fut prête qu'en février 1803.
Le
Président Jefferson avait eu connaissance du traité de Madrid
qui confirmait la rétrocession de la Louisiane à la France. La
substitution de la France à l'Espagne dans le delta du Mississippi modifiait
du tout au tout la situation car n'était-ce pas le premier pas vers la
constitution d'un empire français en Amérique? Ce, d'autant plus
que l'armée française avait débarqué à Saint-Domingue
pour y rétablir sa souveraineté.
Le
retour de la France était difficilement acceptable pour Jefferson, ainsi
qu'il l'écrivait à Robert Livingston, le ministre américain
à Paris : " la cession de la Louisiane par l'Espagne à la
France est un coup douloureux pour les Etats-Unis. De toutes les nations de
quelque importance, la France est la seule avec laquelle nous ayons le moins
de points de friction et le plus de points communs d'intérêt. Il
y a sur le globe un seul endroit dont le possesseur est notre ennemi permanent
et naturel, c'est La Nouvelle-Orléans. La présence de la France
est un défi à notre égard alors que l'Espagne s'y trouvait
sans ambition aucune. Il est impossible que la France et les Etats-Unis continuent
à être amis quand ils se rencontrent dans une position aussi sensible.
Du moment où la France prend possession de La Nouvelle-Orléans,
nous devons nous marier à la flotte et à la nation britanniques".
( avril 1802 ) Tout lui paraît négociable et Jefferson suggère
dans sa lettre à Livingston de proposer la cession par la France de La
Nouvelle-Orléans et des Florides.
Le
Président pressait Livingston de hâter les négociations
avec la France mais Talleyrand faisait traîner les choses. La révolte
de Saint-Domingue, l'échec puis la mort du général Leclerc
rendaient de plus en plus aléatoires le projet américain du Premier
Consul.
Le
12 janvier 1803, Jefferson obtint du Sénat la nomination de James Monroe,
qui avait été ministre en France de 1794 à 1796, comme
ministre plénipotentiaire. Il était chargé de proposer
à la France une entente amiable : les Etats-Unis devaient s'étendre
sur le territoire de la rive est du Mississippi, depuis la mer jusqu'à
son confluent avec l'Arkansas. Son cours deviendrait la frontière, laissant
toutes les contrées du nord aux Etats-Unis. La France aurait conservé
la région de la rive ouest comprise entre l'Arkansas, la frontière
du Mexique et la mer, et aurait reçu 2 millions de dollars en compensation
de la perte de La Nouvelle-Orléans et des territoires du nord.
Monroe s'embarqua le 8 mars 1803
et arriva à Paris le 12 avril : la question de la Louisiane venait de
prendre une tournure imprévue et décisive.
Au
début d'avril 1803, le Premier Consul ne pouvait plus accorder à
la paix avec la Grande-Bretagne qu'une durée de quelques semaines. Il
avait suspendu le départ du corps expéditionnaire du général
Victor, convaincu qu'il serait la première proie sur laquelle se jetterait
la flotte anglaise sans déclaration de guerre. Il avait eu, en février,
l'annonce de l'arrivée de Monroe avec mission de lui proposer une négociation.
Le
10 avril, Bonaparte fit part aux deux ministres, Barbé-Marbois du Trésor
et Decrès de la Marine, de son intention de céder la Louisiane
aux Etats-Unis. " Je connais tout le prix de la Louisiane et j'ai voulu
réparer la faute du négociateur français qui l'a abandonnée.
Quelques lignes d'un traité me l'ont rendue et à peine je l'ai
recouvrée que je dois m'attendre à la perdre. Les Anglais n'auront
pas le Mississipi qu'ils convoitent. Je songe à la céder aux Etats-Unis.
Je considère la colonie comme perdue et il me semble que, dans
les mains de cette puissance naissante, elle sera plus utile à la politique
et même au commerce de la France que si je tentais de la garder ".
Le lendemain 11 avril, le Premier
Consul confia à Barbé-Marbois la mission de conduire la négociation
sans attendre l'arrivée de Monroe. Il fixa le prix de la Louisiane à
50 millions, qui devaient financer la guerre imminente contre l'Angleterre,
sans avoir recours à de nouvelles contributions.

Le
jour même, Barbé-Marbois mit au courant Livingston de la proposition
du Premier Consul. Le lendemain 12, Monroe arrivait à Paris avec la proposition
de Jefferson devenue inutile. Monroe et Barbé-Marbois entretenaient depuis
de nombreuses années des relations personnelles qui facilitèrent
leur négociation.
Les Américains avaient offert
le partage de la Louisiane convaincus que la France ne leur en abandonnerait
pas la totalité et Bonaparte, lui, ne voulait plus conserver la Louisiane
que les Américains ne demandaient qu'à recevoir.
Les
ministres américains n'avaient pas qualité pour traiter d'une
cession complète. Ils comprirent qu'ils se trouvaient en présence
d'une heure unique dans l'histoire des Etats-Unis. Ils décidèrent
d'agir comme s'ils avaient eu les pouvoirs les plus étendus.
Le
30 avril 1803, trois conventions intervinrent : la première prononçant
la cession, la seconde fixant son prix et son mode de règlement, la troisième
affectant une somme au paiement des indemnités dues par la France à
des Américains ( application de la convention de Mortefontaine).
La Louisiane, telle que la France
la recevait de l'Espagne, devait être remise aux Etats-Unis; les habitants
de la Louisiane étaient assurés d'être traités en
citoyens américains. Le prix de la cession fut fixé à 80
millions dont 20 devaient être employés par les Etats-Unis au règlement
des indemnités évoquées ci dessus.

Le
montant de cette transaction ( 15 millions de dollars pour 828 000 miles carrés,
soit moins de 7 dollars le km carré ) a souvent donné l'impression
d'un prix dérisoire. IL n'en est rien : cette somme était considérable
puisqu'elle représentait une fois et demi le PIB des Etats-Unis de l'époque
( 10 millions de dollars ) et le Gouvernement américain n'en disposait
pas.
Il dut émettre un emprunt à 6 % couvert par deux banques européennes
afin que les fonds soient mis à disposition de la République Française.
Le
20 décembre 1803, le Préfet Laussat reçut à l'hôtel
de ville de La Nouvelle-Orléans Claiborne, gouverneur nommé. La
transmission des pouvoirs accomplie, le pavillon de la France, hissé
20 jours plus tôt, fut descendu pendant que s'élevait celui des
Etats-Unis.
Ce
n'est que le 10 mars 1804 que la totalité de la " Grande Louisiane"
passait sous administration des Etats-Unis, suite à l'intégration
de la partie septentrionale.
CONCLUSION
Quand Bonaparte décida la
transaction relative à la Louisiane en avril 1803, il n'avait plus la
possibilité d'agir librement quant à cette dernière. S'il
refusait le partage proposé par les Etats-Unis, il risquait un conflit
avec eux et la perdait en totalité; s'il l'acceptait, il restait en possession
d'une colonie indéfendable sur laquelle se jetterait la flotte anglaise,
déjà en position d'attente. Cette solution semblait la plus judicieuse.
Lorsque
la convention de cession fut signée, le Premier Consul estima :
"Cette accession de territoire
affermit pour toujours la puissance des Etats Unis et je viens de donner à
l'Angleterre une rivale maritime qui tôt ou tard abaissera son orgueil".
A cette pensée très
napoléonienne, on peut ajouter la dernière proclamation de Laussat
aux Louisianais : " la mission dans laquelle j'ai longtemps placé
tant d'honorables espérances ( .
. ) est aujourd'hui changée
; celle dont je suis en ce moment l' exécuteur, moins douce, quoique
également flatteuse pour moi, m'offre une consolation : c'est qu' en
général elle vous est encore beaucoup plus avantageuse".
L'acquisition de la Louisiane était
l'accomplissement d'un vieux rêve qui hantait l'esprit de Jefferson depuis
sa jeunesse. Elle se révéla un triomphe pour ce dernier : il avait
doublé la superficie du territoire des Etats Unis et en débloquant
la frontière symbolique du Mississippi, il ouvrait la voie à l'expansion
future de son pays.
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