DES GRANDS LACS AU GOLFE DU MEXIQUE

Cavelier de La Salle

PAR PHILIPPE CONRAD


Il fut le plus grand découvreur et le plus grand conquérant de l'Amérique du Nord. II offrit à la France un empire dans lequel ont été taillés treize états des États-Unis d'aujourd'hui. Histoire d'un Normand aventureux et incroyablement tenace.

"De par le très haut, très puissant, très invincible et victorieux prince Louis le Grand, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, quatorzième de ce nom, ce aujourd'hui, 9 avril 1682, je, en vertu de la commission de Sa Majesté, ai pris et prends possession, au nom de Sa Majesté et de ses successeurs de sa couronne, de ce pays de la Louisiane, mers, havres, ports, baies, détroits adjacents et toutes les nations, peuples, provinces, villes, bourgs, villages, mines, pêches, fleuves, rivières compris dans l'étendue de ladite Louisiane, depuis l'embouchure du grand fleuve Saint-Louis du côté de l'est, appelé autrement Ohio, et ce du consentement des peuples qui y demeurent avec qui nous avons fait alliance, comme aussi le long du fleuve Colbert ou Mississippi et rivières qui s' y déchargent depuis sa naissance au-delà du pais des Sioux et ce de leur consentement, et des Illinois, Arkansas, Natchez qui sont les plus considérables nations qui Y demeurent, avec qui nous avons fait alliance, jusqu'à son embouchure dans la mer ou golfe du Mexique, sur l'assurance que nous avons eue de toutes ces nations que nous sommes les premiers Européens qui ayons descendu ou remonté ledit fleuve Colbert... "C'est en ces termes, scrupuleusement enregistrés par le notaire Jacques de La Métairie, que Robert Cavelier de La Salle prend possession pour le roi des immenses territoires correspondant au bassin du Mississippi. Venus des rives du Saint-Laurent, l'explorateur français et ses compagnons sont parvenus trois jours plus tôt à l'embouchure du Mississippi sur la côte du golfe du Mexique. Après avoir réuni tous les hommes de l'expédition, le conquérant normand a fait abattre un arbre pour ériger un poteau commémoratif sur lequel ont été fixées les armes du roi, découpées dans le cuivre d'une marmite. Un sentiment d'orgueil le saisit à la pensée qu'il vient de fonder le plus grand empire jamais conquis par un Français.
Robert Cavelier de La Salle est né à Rouen en 1643. Fils d'un riche mercier qui tenait enseigne rue du Gros-Horloge, il a fréquenté le collège des jésuites. C'est là que l'enfant a pu rêver aux pères Jogues, Daniel ou Brébeuf, les missionnaires martyrs de l'épopée canadienne, victimes des Iroquois. L'oncle du jeune Robert était membre de la Compagnie des Cent Associés, qui contrôlait le commerce des fourrures canadiennes, et son exemple incita ses neveux à chercher fortune en Amérique. A 23 ans, en 1666, Robert est à Montréal et entreprend de défricher des terres et de les protéger contre la menace iroquoise. Mais la vie de colon n'a rien de très exaltant et il revend ses terres aux Sulpiciens pour partir vers l'ouest à la recherche d'une route permettant d'atteindre la Chine. Il se joint dans ce but à l'expédition organisée par les pères Dollier de Casson et Bréhan de Galinée. Partis avec quatorze hommes et quatre canoës en juillet 1669, ils remontent le Saint-Laurent, s'avancent sur le lac Ontario, empruntent le cours de la rivière Niagara mais ne poussent pas jusqu'aux célèbres chutes, dont ils perçoivent seulement le grondement lointain. Un peu plus tard, les deux Sulpiciens, qui cherchent à éviter les territoires des terribles Iroquois, partent vers le nord alors que Cavelier de La Salle s'enfonce, avec quelques hommes dans les forêts qui s'étendent vers le sud. Il parvient ainsi au cours de l'Ohio et le descend jusqu'aux rapides de Louisville. Abandonné par ses compagnons, terrorisés par les risques qu'ils encourent en ces contrées inconnues, il finit par rentrer tout seul à Montréal, après plusieurs mois de survie dans un milieu particulièrement hostile.

Le don des langues
et de l'orientation

Ce premier contact avec la nature sauvage de ces régions ne le décourage pas, bien au contraire. Familier des dialectes indigènes, passé maître dans l'art de se déplacer et de s'orienter, il repart en 1670, atteint le lac Michigan, puis la rivière des Illinois. L'année suivante, il vit chez les Indiens outaouais et se consacre à la traite des fourrures. En 1673, il reçoit le soutien du nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, Louis de Buade de Frontenac, qui l'encourage à poursuivre ses entreprises vers l'ouest. Il établit alors, à l'entrée du lac Ontario, le fort Frontenac, qui doit constituer, selon lui, la base pour de nouvelles expéditions. Ses projets irritent les Jésuites, tenus à l'écart de ses entreprises, tout comme les traitants de fourrures de Québec, inquiets qu'il n'aille chercher plus loin une marchandise plus abondante et moins chère, au détriment de leur négoce.
Pour couper court aux intrigues, Frontenac décide d'envoyer en France son protégé qui est reçu par Colbert et sans doute aussi par Louis XIV à Saint-Germain. Le 13 mai 1675, le roi anoblit La Salle, lui confie le commandement du fort Frontenac et en fait le seigneur de Cataraxi, la région avoisinante. Rentré au Canada en compagnie de deux Récollets, il installe solidement le fort Frontenac et accumule une petite fortune dans la traite des fourrures. Mais l'appel de l'ouest - où se trouve sans nul doute un chemin menant à la " Grande Eau " et, plus loin, à la Chine - demeure aussi fort. Il revient donc en France pour obtenir de Colbert des lettres patentes l'autorisant à reprendre ses expéditions. Il dispose ainsi de cinq ans pour reconnaître les terres inconnues qui s'étendent à l'ouest de la Nouvelle-France. Les frais de l'entreprise sont à sa charge mais il recevra en contrepartie le monopole du commerce des peaux de bisons dans les régions à découvrir. Reparti pour le Canada en juillet 1678, en compagnie de trente hommes et de deux officiers, La Motte-Lussières et le chevalier de Tonty, il n'est pas le bienvenu sur les rives du Saint-Laurent car ses initiatives inquiètent de plus en plus. La Salle établit un fortin non loin des chutes du Niagara, et lance des reconnaissances sur le lac Érié et jusqu'au lac Michigan. La construction d'un véritable navire, le Griffon, permet de pousser jusqu'au lac Huron et à la mission jésuite de Michillimackinac, installée sur le détroit séparant les lacs Huron et Michigan. Il établit un peu plus tard, au sud-est de ce même lac Michigan, le fort de Saint-Louis-des-Miamis, avant de gagner les sources de l'Illinois.


L'itinnéraire des explorations de Cavelier de La Salle
est celui des lacs, rivières et fleuves. Tous ses déplacements
se font par voie d'eau, avec l'accord des Indiens.


Après avoir établi le fort Crévecœur sur le cours de cette rivière, Cavelier de La Salle, accompagné de six Français et d'un guide mohican, retourne en mars 1678 au fort Frontenac, pour aller y chercher des renforts, à quinze cents kilomètres de là, à travers un pays transformé en bourbier par le dégel. Il ne parvient au fort Frontenac que le 6 mai pour y découvrir que la garnison a déserté et que ses créanciers, le supposant disparu, se sont emparés de ses précieux stocks de fourrures. Il doit donc aller à Montréal pour y rassembler les moyens nécessaires à la mise en oeuvre d'une nouvelle expédition.
Reparti en août 1680, il gagne le pays des Illinois pour y constater l'ampleur des massacres et des destructions perpétrés par les Iroquois. Il retrouve le fort Crévecœur détruit par des mutins et demeure alors sans nouvelles de son lieutenant Henri de Tonty. Il pousse donc jusqu'au confluent de l'Illinois et du Mississippi, mais remonte ensuite vers le nord à la recherche de Tonty. Bon connaisseur des Indiens, ils suscite une coalition des Miamis et des Illinois contre les Iroquois, le tout sous la protection du " Grand Onontio " (Louis XIV). Un peu plus tard, il retrouve Tonty et le père Hennepin à Michillimackinac et ils peuvent rentrer ensemble jusqu'au fort Frontenac.

L'espérance déçue
d'un eldorado français

A peine réapparu à Montréal, notre homme, infatigable, repart pour une troisième expédition. Il emmène avec lui Tonty, d'Autray, vingt-trois Français et une trentaine de Mohicans et d'Abénaquis. En plein hiver il rejoint l'Illinois et le cours supérieur du Mississippi qu'il atteint le 6 février 1682. Quand débute le dégel, on met les canots à l'eau et la descente du fleuve peut commencer, sur les traces de Jolliet et du père Marquette qui ont déjà visité ces régions durant l'été de 1673.

On traverse les territoires des Taensas et des Natchez, en des régions plus méridionales où la température s'élève et où apparaissent, sur les rives, les premiers alligators.
Au début du mois d'avril, le fleuve s'élargit et les Français atteignent, le 6, la fourche du delta. La Salle s'engage dans la branche occidentale, Tonty dans celle du centre et d'Autray dans celle de l'est. Tonty débouche le premier dans la mer et, le 9 avril, les premiers Européens à avoir descendu tout le cours du Mississippi se rassemblent pour la cérémonie de prise de possession du territoire qui va désormais porter le nom de Louisiane.
Quand La Salle revient au Canada, son protecteur, Frontenac, a été remplacé par Lefebvre de La Barre, qui lui refuse toute aide. Furieux, il regagne la France où le compte rendu de son expédition encourage Louis XIV et Seignelay, le fils de Colbert, à financer une entreprise de colonisation des côtes de la Louisiane.
Partie de La Rochelle à la fin du mois de juillet 1684, une flottille de quatre navires prend la direction du golfe du Mexique, atteint au mois de janvier suivant. Les relations exécrables qui se sont établies entre La Salle et Le Gallois de Beaujeu qui commande la flotte compromettent d'emblée le succès de l'opération. On passe sans l'identifier devant l'embouchure du Mississippi et c'est à l'ouest, dans la baie de Galveston, qu'est fondé, en mars 1685, Saint-Louis-du-Texas.
Alors qu'un navire s'est échoué et qu'une cargaison précieuse a été perdue, les reconnaissances poussées à l'intérieur ne permettent pas de retrouver le cours du grand fleuve. L'échec des tentatives de colonisation va dresser contre La Salle une partie de ses hommes, qui pensaient trouver en Louisiane un eldorado. Après avoir assassiné plusieurs de ses fidèles, les comploteurs tendent une embuscade au découvreur du Mississippi et l'abattent par traîtrise. Les assassins seront châtiés mais cette disparition sonne le glas des entreprises coloniales sur la côte texane. Le rêve américain de l'explorateur normand est apparemment ruiné mais, quelques années plus tard, une nouvelle génération d'aventuriers fera revivre pendant un siècle la Louisiane française, sur les traces d'un homme d'action exceptionnel, volontaire et infatigable, doté d'une force de caractère hors du commun.


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