POURQUOI L'AMÉRIQUE NE PARLE PAS FRANÇAIS

Louis XIV et
son empire américain

PAR PHILIPPE BONNICHON


Arrivés les premiers, navigateurs audacieux, explorateurs intrépides, les Français se sont taillés un empire immense qu'ils n'ont pas colonisé. Pourquoi n'ont-ils pas fait comme les Anglais et mieux encore ? Aujourd'hui l'Amérique parlerait français et le monde avec elle. Réponses raisonnables à des questions que l'on se pose.


L'empire français d'Amérique en 1755 (en grisé). La Nouvelle -France et la Louisiane s'étenent sur le Canada, la région des gGrands Lacs, le bassin de l'Ohio et celui du Mississipi. En comparaison, les colonies anglo-saxonnes ne représentent qu'une mince bande côtière, le long de l'Atlantique.

Brésil, Canada, Antilles, Louisiane, Rocheuses : les découvertes françaises en Amérique ne le cèdent pas à celles de l'Espagne, du Portugal, de la Hollande, de l'Angleterre. Mais la notion d'empire colonial est plutôt étrangère à notre Ancien Régime, pour qui la possession de territoires importe finalement moins, outre-mer, que l'accès aux richesses qu'ils commandent et la concurrence au monopole prétendu par les autres.
De colonie, au peuplement fort modeste, avec une organisation de province française, à part les îles à sucre des Antilles, il n'y aura guère que le Canada, cédé aux Anglais en 1763. Le pouvoir royal n'a jamais visé à l'extension de la province sur le continent nord-américain. Il s'est assez facilement consolé de sa perte : ne trouvera-t-on pas mieux à faire, ailleurs, en Atlantique sud, dans les Malouines colonisées par Bougainville, puis évacuées pour se concilier l'alliance espagnole, dans le Pacifique, encore largement à découvrir, après 1763? On n'a pas cherché non plus à reprendre le Canada dans la guerre d'Indépendance américaine, revanche contre l'Angleterre : en effet, une telle reconquête eût été de s'aliéner les Américains qui, comme colons anglais avaient été les plus acharnés adversaires de la concurrence française en Amérique du Nord, sauf aux Antilles qui leur permettaient de fructueux échanges.

Quant aux bassins de l'Ohio, du Mississippi, aux Grands Lacs, à la Louisiane, ce sons des appendices, procurant des positions stratégiques, jalonnées de fortins, pour prendre les Anglais à revers au-delà de la ligne des Appalaches ou flanc-garder au sud les Espagnols. La réaction des Anglais était donc vitale pour leur sécurité. Quatre fois moins peuplée que la France, l'Angleterre a exporté dans ses treize colonies de la côte d'Amérique, limitées par les Appalaches, une population cinquante fois supérieure, finalement, à celle du Canada qui compte 60 000 Français de souche en 1763 et quatre fois moins en 1715, y compris encore les effectifs du régiment garnisaire et ce, dans un espace potentiellement dilaté jusqu'à la Louisiane et aux Rocheuses.
Une telle dissymétrie implique à coup sûr une différence de perceptions et de politique qui, chacune, ont leur logique. L'étonnant est même que les Français aient si bien tenu et si longtemps avec si peu de moyens.
Dès le début du XVIIr siècle, l'empire hispano-portugais, dont les deux couronnes sont sur la tête du roi d'Espagne jusqu'en 1640, n'a pas les moyens de soutenir ses prétentions universelles. Les coups les plus sévères lui sont portés par les Hollandais, en révolte contre l'Espagne pour leur indépendance et soutenus jusqu'au milieu du siècle par la France. L'Angleterre affiche des ambitions, une doctrine résumée par Hakluyt : laisser aux Ibériques leurs implantations au sud du tropique mais partager avec eux latitudinalement les zones d'influence, de façon que le nord soit ouvert aux seuls Anglais protestants qui ont vocation à en expulser tous concurrents. Mais l'Angleterre, prise par ses guerres civiles, ne pourra de manière continue mettre en œuvre ce programme avant le milieu des années 1680, où son action se dirige alors contre la France catholique, en Amérique du Nord.
Pour la France, Henri IV en 1598 fait la paix avec l'Espagne et proclame l'édit de Nantes. Au contraire de l'Angleterre, il n'y aura pas de dissidents religieux à expulser, jusqu'en 1685; si la guerre contre l'Espagne reprend en 1635 et, sauf de rares trêves, jusqu'en 1697, les avancées outre-mer se font plutôt au Canada là où, au temps de Champlain, il n'y avait pas encore de concurrents ni de guerre avec l'Espagne ; à la même époque, le Brésil est évacué, l'installation aux Antilles reste sporadique. Avec l'extension du peuplement anglais de la côte Est et la rivalité des tribus indiennes, le conflit prend corps avec l'Angleterre ; mais celle-ci est, avec ses guerres civiles, un contre-exemple pour l'Europe du temps : affaiblir sa monarchie, disperser ses forces vives dans un peuplement lointain, c'est, croit-on en France, ruiner à terme sa puissance ; l'Angleterre n'est guère crainte et plutôt méprisée, jusqu'à la réussite de Guillaume d'Orange, qui parait au fond fragile. Ainsi, dans la première moitié du XVIIe siècle, la France, où s'épanouit la Contre-Réforme catholique, s'installe en Amérique du Nord en appuyant les missionnaires : c'est à la fois contrer l'expansion protestante anglo-saxonne et retirer au roi catholique d'Espagne le fondement de sa propagande de défenseur de la " vraie religion ".

Le roi et Colbert
découragent l'audace

Le grand atout de la France, jusqu'à la Révolution, est d'avoir la population la plus nombreuse d'Europe ; l'erreur, sous Louis XIV est de croire que le pays se dépeuple, mais on n'ira pas reprocher son imperfection à l'instrument statistique naissant. La forte population fournit la matière imposable et les soldats, dans les guerres. Il convient donc de conserver cet atout, d'exporter le moins d'émigrants possibles en Amérique, d'y convertir plutôt les indigènes et de pratiquer, entre eux et les colons, une politique d'intégration. Richelieu décide déjà que " les descendants des Français qui habiteront audit pays, ensemble les sauvages qui seront amenés à la connaissance de la foi, soient désormais censés et réputés pour naturels français, sans être tenus de prendre aucune lettre de déclaration ni de naturalité ". On dotera les colons qui épousent des Indiennes converties.


Comme tant d'autre avant et après lui, Cavelier de La Salle doit venir se justifier à Versaille devant Louis XIV et ses ministres qui apprécient les initiatives échappant à l'ordre clos des bureaux.

 

 

Le roi finit par installer un évêque, un gouverneur, un intendant dans la province qui pourrait se développer à l'infini, comme le révèlent les explorations vers le Mississippi, l'Ouest et le Grand Nord. Mais, justement, il ne s'agit pas le moins du monde d'en faire un empire. Le roi et Colbert tiennent à la " maxime de l'ordre " et ne veulent pas devoir avaliser les initiatives personnelles et désordonnées de " coureurs des bois " qui pourraient engager la France dans des complications inutiles. Radisson vers la baie d'Hudson, Cavelier de La Salle vers la Louisiane doivent se justifier à Versailles qui accepte rarement et dans la seule mesure où une situation de fait, créée en concurrence aux Anglais ou aux Espagnols, offre au gouvernement royal comme un nouveau fer au feu : ce sera toujours négociable contre des avantages plus substantiels, en Europe de préférence, au moment de faire la paix.
Ainsi, le pragmatisme soutient-il une politique qui distingue l'accessoire de l'essentiel pour défendre des positions acquises, des prétentions peuvent être utiles à faire valoir, ailleurs. Perpignan, Lille, Strasbourg, les 40 000 km2 (une Suisse) de conquêtes du règne ne seront pas remis en cause, malgré les dernières guerres de coalition que l'on représente souvent comme malheureuses. Cette consolidation et la paix valent bien que l'on transige, au prix de l'Acadie, pourvu que l'essentiel soit sauf, l'honneur (ce n'est pas encore le " Grand Dérangement " des populations) et l'accès au poisson de Terre-Neuve.
L'accessoire et l'essentiel ne sont pas les mêmes, pour la France et l'Angleterre ; d'où les transactions possibles qui fondent à Utrecht une paix durable : dans la guerre, pour une fois, France et Espagne ont été dans le même camp ; laissons à l'Angleterre, puisqu'elle y tient tant, les avantages économiques de l'asiento et de l'accès à l'empire espagnol que les Malouins s'étaient ménagé pendant le conflit ; l'avenir est réservé par le maintien d'un Bourbon sur le trône d'Espagne ; et plus tard, sous Louis XV, l'alliance du " pacte de famille " des Bourbons vaudra bien des cessions de droits en Louisiane ou aux Malouines.
Au fond, comme champ d'action politique et militaire, l'Amérique est pour Louis XIV comparable à l'Italie : non pas un mirage de conquêtes impossibles à tenir, mais un terrain où saisir et garder, selon les circonstances, tous les gages possibles pour des échanges lors de la paix ; les accroissements au " pré carré "sont ceux qui comptent, puisqu'ils permettent de tenir seul contre tous : " Nec pluribus impar ", à lui seul, il les vaut tous ; mais ce n'est pas possible partout. Le politique avisé fait des choix et les choix français sont résolument européens. La prépondérance française est en Europe. Le grand commerce maritime peut donner la prospérité, mais pas les charges d'un empire, difficile à défendre, en butte aux incursions des puissances maritimes adverses et où la " gloire " aurait plus à perdre qu'à gagner. En effet, si l'on peut pousser, par des avancées, des revendications contre des tierces puissances, il ne faut pas s'engager au point que l'honneur oblige à l'emporter, donc à investir et renforcer loin de ses bases, dans des situations aléatoires. Car compromettre sa " gloire " ou sa réputation, c'est mettre en jeu sa crédibilité de puissance prépondérante, donc à terme sa sécurité même et son rang, là où il compte, en Europe. Ce qui ne dispense pas d'avoir une marine, puisque les autres en ont. Mais les territoires lointains risquent de perdre les ressources de l'État plus encore qu'y fournir, comme le montre le cas de l'Espagne ; et si les Anglais veulent se disperser, ils seront perdants, car le premier principe d'exercice de la puissance est la concentration des forces. Harceler les établissements des adversaires sera toujours une bonne chose et empêcher leur commerce ; mais il faut éviter d'être dans le cas de se faire soi-même harceler.
Ainsi le traité d'Utrecht est-il, en 1713, finalement une bonne paix ; pas celui de Paris, un demi-siècle plus tard, où une grande puissance, la France, se trouve humiliée, ce qui influe sur l'opinion publique, même si un grand seigneur comme Choiseul, affecte de considérer comme secondaire la perte du Canada (1) ; de là le désir de revanche, prise vingt ans plus tard contre l'Angleterre, sans guère de contrepartie tangible d'ailleurs, au traité de Versailles de 1783. Au fond, beaucoup moins encore que Louis XIV ni Louis XV ni Louis XVI n'attachent de la gloire à l'emporter dans des conquêtes ou reconquêtes coloniales : le prix de la souveraineté outre-mer obère les bénéfices tangibles du commerce lointain et les capitalistes avisés comme Voltaire savent le poids d'une colonie agricole peu peuplée comme le Canada, ces " arpents de neige ", au regard des profits en bon sucre des petites îles des Antilles.


Paul Phélippeaux de Pontchartrain, sevrétaire d'Etat à la Marine. Pour lui, envoyer des familles aux colonies serait contraire aux intérêts de l'Etat.


De même, si la Louisiane connaît un essai de " démarrage " sous la Régence, c'est pour apporter un minimum de substrat réel à la spéculation qui devrait, dans l'optique de Law, redresser les finances du royaume. Mais il faut se garder de perdre la substance vive de la France, la population, dans des colonies de peuplement à l'anglaise. Mieux vaut prendre des mercenaires des troupes licenciées à cause de la paix, des Flamands, des Bavarois, que des régnicoles ; et parmi ceux-ci, autant soulager prisons et hôpitaux des mauvais garçons et des filles perdues - n'est-ce pas Manon ? - C'est ainsi qu'au lancement de Biloxi, en Louisiane, on peuple une " côte des Allemands ".

Le siècle des Lumières
n'est pas colonial

Illusion ou préjugé, dira-t-on, que cette politique, sur le long terme ? Il était difficile aussi de ne pas faire ce choix, quand les intérêts vitaux de la France auront toujours été à ses frontières, jamais forcées d'ailleurs, de 1636 à 1814, en grande partie grâce à l'action de Louis XIV. En 1714, après la cession de l'Acadie, le ministre Pontchartrain développe dans un mémoire (2) des arguments assez représentatifs de la perception que l'on a alors des intérêts en jeu. Envoyer des familles aux colonies serait contraire aux biens de l'État, en dépeuplant le royaume ; comme l'agriculture manque de bras (toujours cette crainte d'une dépopulation, alors imaginaire), il faut envoyer des mercenaires étrangers, des aventuriers français - au moins se rendront-ils utiles - et des filles des dépôts ; on les mariera dans le pays et cela " ne fera aucun tort à l'État ". Mais on ne pourra faire passer plus de 200 personnes par an car il faudra payer le voyage et pourvoir au premier établissement. Nos installations ont une raison d'être stratégique : les Anglais vont peupler l'Acadie que la France vient de leur céder ; essayons de " fortifier et établir solidement nos colonies " ; sinon, " il est à craindre que ces peuples ne nous chassent, à la première rupture, de toute l'Amérique septentrionale dont la possession est absolument nécessaire au royaume par rapport à la pêche à la morue. (3) C'est cette pêche qui entretient et forme les matelots (4) et qui est pour ainsi dire, le premier mobile du commerce du royaume " . Dans la suite du siècle, ce rang sera tenu par le sucre. La morue au XVIIe siècle, le sucre au XVIIIe siècle sont les réalités qui comptent, comme le charbon pour le XIXe et le pétrole au XXe siècle, qui passeront à leur tour. Louis XIV faisait pour le mieux, ses successeurs parfois moins bien, la géopolitique de son temps, avec une vision européo-centrée, qui accorde à l'Amérique une place nécessaire mais subordonnée ; c'est que les territoires y sont si vastes qu'ils doivent être moins le lieu de dispersion de la puissance que le gage de transactions possibles, s'il faut s'y résoudre, en attendant des circonstances meilleures.
La fibre du siècle des Lumières n'est pas coloniale.

Philippe Bonnichon, ancien élève de l'École normale supérieure, est agrégé d'histoire. Il enseigne l'histoire moderne à la Sorbonne Paris IV Il a publié en 1994, aux éditions France Empire, Des cannibales aux castors. Les découvertes françaises de l'Amérique (1503-1788).

(1) " Quand le feu est à la maison, on ne s'occupe point des écuries ", aurait-il objecté à l'émissaire de Montcalm venu réclamer des renforts. On prête à l'autre cette repartie : " Au moins ne dira-t-on pas, Monseigneur, que vous parlez comme un cheval ".
(2) Sur toutes ces questions, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage Des cannibales aux castors. Paris, France-Empire, 1994, notamment chapitre VIII et chapitre X, en particulier pages 218-226.
(3) Expulsés, sous Louis XV de cette Amérique, on veillera cependant, comme sous Louis XVI, à conserver dans les traités ces droits de pêche.
(4) Pontchartrain tient alors le secrétariat d'État à la Marine.


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