LE ROYAUME FRANCO-INDIEN DU MISSISSIPPI

La Louisiane française

ENTRETIEN AVEC BERNARD LUGAN


A l'occasion du tricentenaire d la fondation de la Louisiane en 1699, Bernard Lugan réédite chez Perrin son Histoire de lu Louisiane, livre qui fait autorité Dans un entretien, il évoque pou nous tous les points forts de deus siècles d'épopée.

La Louisiane idylique telle que la représentait la compagnie des Indes pour attirer les capitaux. Ce qui est vrai cependant dans cette estampe datée de 1717, c'est lesymbole des bonnes relations entre les "sauvages" et les Français. Ces derniers eurent parfois la main rude, mais avec une "manière" que n'avaient pas les colons de la Nouvelle-Angleterre.

 

 

Enquête sur l'histoire : Dans votre livre vous montrez que la Louisiane était un immense territoire qui n'était pas localisé dans le sud du Mississippi.
Bernard Lugan : La Louisiane française ne se limitait en effet pas à la région de La Nouvelle-Orléans. C'était une immensité continentale occupant l'espace compris entre la Nouvelle-France (le Canada) au nord et le golfe du Mexique au sud. D'est en ouest, ses limites étaient les contreforts des montagnes Rocheuses et ceux des Appalaches. Tout le bassin du Mississippi et une partie des Grandes Plaines du centre-ouest des États-Unis étaient donc domaine du roi de France. La Louisiane englobait en totalité ou en partie vingt et un des actuels États composant les USA, à savoir
l'Alabama, l'Arkansas, le Colorado, les deux Dakotas, l'Illinois, l'Indiana, l'Iowa, le Kansas, le Kentucky, la Louisiane, le Minnesota, le Missouri, le Montana, le Nebraska, le Nouveau-Mexique, l'Oklahoma, le Tennessee, le Texas, le Wisconsin et le Wyoming.
La monarchie française n'eut pas conscience de l'intérêt " géostratégique " de son empire des Plaines. Jamais elle ne donna aux hommes de terrain, qui avaient constitué seuls et sans aide cet empire gigantesque, les moyens, non seulement de sa mise en valeur, mais encore de sa simple défense.


Coureur des bois équipé de raquettes.

 

ESH : Quelles furent les principales étapes de la découverte de la Louisiane
B. L. : La découverte se fit depuis la vallée du Saint-Laurent. On recherchait à l'époque le passage vers l'Asie, vers l'océan Pacifique. Dès le début de la présence française, dans la première partie du XVIIe siècle, les missionnaires apprirent l'existence d'un grand fleuve dont l'embouchure était située au-delà des terres connues par eux. C'est à partir du moment où Mgr de Laval, évêque de Québec, encouragea la fondation de missions dans la région des Grands Lacs que la connaissance du Mississippi commença à se préciser.
Durant l'été 1672, Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, confia à Jolliet la mission d'aller " à la découverte de la mer du Sud par le pays des Mascoutens et la grande rivière qu'ils appellent Michissipi qu'on croit se décharger dans la mer de Californie ".
L'expédition de Louis Jolliet et du père Marquette quitta Québec en octobre 1672, et ses membres hivernèrent sur les rives du lac Michigan. Naviguant de rivière en rivière, ils atteignirent le Mississippi le 17 juin 1673.
Le 25 juillet 1673, les explorateurs parvinrent à la confluence de l'Arkansas où ils décidèrent de rebrousser chemin, craignant d'être capturés par les Espagnols.
Les résultats de cette expédition étaient importants. Les voyageurs avaient établi que le Mississippi coulait vers le sud et que, très probablement, son embouchure devait se limer dans le golfe du Mexique. Inutile donc de compter sur cette grande voie d'eau pour Indre la mer de Chine, c'est-à-dire l'océan Pacifique.

ESH : Vous insistez sur le rôle des " coureurs des bois " qui permirent ces découvertes et sur l'impulsion qui fut donnée au mouvement des explorations par le gouverneur Frontenac.
B. L. : C'est en effet pendant les deux périodes de gouvernement du comte de Frontenac (1672 à 1682 et 1689 à 1698, date de sa mort) que les Français se lancèrent à la découverte des immenses territoires inconnus bordant les établissements échelonnés le long de la vallée du fleuve Saint-Laurent. Les pionniers français, traitants, coureurs des bois ou missionnaires, développèrent alors un fantastique mouvement d'exploration qui ouvrit les routes des Grands Lacs puis du bassin du Mississippi.
Les coureurs des bois ont compté parmi les principaux explorateurs de l'Amérique du Nord. Au fur et à mesure de la disparition des castors, ces " hommes de la fourrure " s'enfoncèrent plus avant vers le Grand Nord ou vers l'ouest, précédant le front pionnier de plusieurs dizaines d'années, voire de plus d'un siècle.

Ces coureurs des bois furent toujours associés aux voyages officiels de découverte. Sans eux, les expéditions de Du Luth, celles de Cavelier de La Salle ou même d'Iberville n'auraient jamais été possibles.

ESH : Que fut précisément le rôle de Cavelier de La Salle dans la fondation de la Louisiane ?
B. L. : Il découvrit l'embouchure du Mississippi et fut le père spirituel de la Louisiane française mais en aucun cas son fondateur. Il mourut en effet en 1687 soit douze années avant la fondation de 1699. Le véritable fondateur de la Louisiane fut Iberville.
Robert Cavelier de La Salle était arrivé au Canada en 1667, poursuivi par la haine tenace des jésuites avec lesquels il s'était brouillé et qui mirent toujours tout en œuvre pour le détruire. Il ne faisait pas bon déplaire à la Compagnie... Par chance, il fut protégé par le comte de Frontenac.


Un trappeur négocie l'échange de fourrures avec des Indiens. Lithographie de Bacquin d'après Le Noir. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle.

 

ESH : Pourquoi la Louisiane devint-elle française ?
B. L. : Ce fut une décision géniale des Pontchartrain, secrétaires d'État à la Marine. Comme ils avaient une vision impériale, ils avaient clairement vu que si la France ne s'installait pas dans la région, l'Angleterre, elle, ne tarderait pas à le faire.
A cette époque, une fraction de la vallée du Saint-Laurent est colonisée par la France ; à l'Est, les Anglais ont achevé leur implantation sur la frange côtière comprise entre les Alleghanys et l'Atlantique, une contrée de 1200 kilomètres de long sur 200 kilomètres de large.
La colonisation européenne laissait libre cependant, au centre du continent, un immense territoire allant des Alleghanys aux Rocheuses et des Grands Lacs au golfe du Mexique. Dépourvue d'implantations européennes - à l'exception de quelques missions françaises aux Illinois et espagnoles au Nouveau-Mexique - cette zone n'était cependant plus totalement inconnue depuis les expéditions de Cavelier de La Salle. A partir des années 1690-1695, Français et Anglais décident d'en entreprendre la colonisation, et immédiatement se pose un problème fondamental : si l'Angleterre s'installe la première dans la vallée du Mississippi, le Canada risque de se trouver rapidement acculé sur le Saint-Laurent, qui ne serait plus alors le débouché des fourrures.
Si la France bloque l'entrée du Mississippi et relie le Canada au golfe du Mexique par une chaîne de forts, les colonies anglaises en plein développement vont se voir privées du marché commercial offert par lès tribus de l'intérieur et toute expansion vers l'ouest leur sera interdite.

ESH : Comment se fit pratiquement la fondation ?
B. L. : La paix de Ryswick signée en 1697 ouvrait de nouvelles perspectives à la France. L'idée de fonder un établissement aux bouches du Mississippi afin d'en interdire l'accès aux Anglais commença donc à prendre de la force. Au mois de juillet 1698, le ministre Jérôme Pontchartrain donna à Pierre Le Moyne d'Iberville l'ordre de constituer une expédition de reconnaissance de l'embouchure du Mississippi afin d'y fonder un fort.

ESH : Qui était Iberville ?
B. L. : Pierre Le Moyne d'Iberville était d'origine normande. Il naquit au Canada en 1661. Son père, Charles Le Moyne, avait quitté Dieppe en 1641 pour venir s'installer en Nouvelle-France où il donna naissance à une dynastie d'hommes d'action qui écrivit certaines des pages les plus glorieuses de l'empire français d'Amérique.
Pierre Le Moyne d'Iberville fit ses premières armes durant la guerre de Trente Ans. En 1686, à la suite de coups de main particulièrement audacieux, il réussit à capturer avec un commando de cent Canadiens tous les postes anglais de la baie d'Hudson à l'exception d'un seul.
En 1696, en plein hiver, avec deux cents hommes, il s'empara de la place forte anglaise de Saint-Jean de Terre-Neuve, pourtant défendue par plus d'un millier de soldats.
Deux ans plus tard, avec quatre-vingts hommes dont vingt Canadiens, Iberville partit donc sur les traces de Cavelier de La Salle.
Le 4 décembre, il était à Saint-Domingue ; en janvier 1699, la flottille longeait le littoral américain à la recherche de l'entrée du Mississippi. Mais comment la découvrir au milieu de ces rivages sablonneux, plats, marécageux ? Cavelier de La Salle avait connu les mêmes difficultés.
Le 31 janvier, les navires étaient dans la baie de Mobile. Pontchartrain avait donné à Iberville des instructions précises : choisir un lieu qui puisse être facilement défendu afin d'y bâtir un fort propre à interdire l'entrée du Mississippi aux Anglais. Iberville choisit le site de Bilocci (ou Biloxi). Il y fit édifier un fort qu'il baptisa fort Maurepas. Ce fut le premier établissement français en Louisiane. La Nouvelle-Orléans ne fut en effet fondée que beaucoup plus tard, en 1718.

ESH : A vous lire, on ressent une impression étrange car la France ordonne la création d'une colonie en Louisiane pour abandonner aussitôt ceux qu'elle vient d'y envoyer.
B. L. : C'est exact. Les difficultés que rencontrèrent les pionniers furent immenses et l'on se demande aujourd'hui encore comment avec les moyens dérisoires qui étaient les siens, la Louisiane résista aux appétits anglais durant plus de 60 ans.
Les pionniers de la Louisiane furent en effet quasiment abandonnés par Versailles. Le matériel manquait et la survie des quelques hommes abandonnés au bord des marais dépendait des navires difficilement envoyés de France et dont les denrées étaient vendues au double du prix normal. Une mauvaise réputation entoura donc la colonie naissante, ce qui conduisit de nombreux officiers à ne pas rejoindre leur poste. Les épidémies faisaient des ravages et les malades ne pouvaient même pas être soignés dans un hôpital.
Rien n'arrivait de France, pas même les tenues des soldats qui devaient se vêtir de peaux de chevreuil ; tout cela fit que la discipline des troupes se relâcha, et les soldats désertèrent dans une proportion nettement supérieure à la moyenne métropolitaine.
Faute de population suffisante, la Louisiane ne pouvait pas, à la différence du Canada, confier sa défense à des milices rassemblant tous les hommes de quinze à soixante ans.


La Nouvelle-Orléans au XIXe siècle, vue du Mississippi. Ce que l'on voit de la ville n'a pas changé depuis l'époque française. Au centre, la cathédrale. A gauche, lhôtel du gouverneur. A droite, les Magasins royaux. En médaillon, le Vieux Carré dans ses remparts d'origine à la fin du XVIIIe siècle.

 

 

ESH : Un des principaux aspects novateurs de votre livre est l'étude dans le détail des rapports entre les Français et les Indiens. Vous dites même clairement que si la Louisiane résista de si longues années aux Anglais ce fut en raison de la politique indienne menée par les officiers français.
B. L. : Je suis en effet le premier à m'être intéressé d'une manière aussi fouillée à cette question et j'ai constaté que tout le système de défense de la Louisiane reposait sur l'alliance indienne. Avec deux siècles d'avance, les Français inventèrent en Louisiane ce qui réussira si bien au Maroc avec les officiers des " Affaires indigènes ". Connaissant les mœurs des tribus ils en respectèrent les usages. Ils ne cherchèrent donc ni à les " franciser " ni à les évangéliser ce qui aboutissait souvent à les clochardiser, comme cela se produisit hélas au Canada. Au lieu de leur imposer des références ou des croyances qui leur étaient totalement étrangères, ils utilisèrent au contraire leurs propres points de repère sociaux, moraux et même philosophiques, si j'ose dire.
Ces officiers eurent l'intelligence de ne pas s'aventurer sur les sables mouvants de l'utopie assimilatrice. A la différence du Canada, colonie dominée par les religieux, en Louisiane, du moins en brousse, ils ne furent pas " gênés " par les missionnaires et purent donc mener en toute liberté leur politique indienne sans souci des visées évangélisatrices. Ceci leur permit d'apparaître comme des arbitres et non comme des maîtres.
Le résultat fut étonnant dans la mesure où la fidélité des tribus fut totale et même désintéressée. Qu'avaient en effet à offrir les Français ? Rien, puisque la métropole ne ravitaillait même pas ses troupes qui ne survivaient que parce qu'elles étaient nourries par les tribus. Les agents anglais tentèrent bien d'acheter les Indiens mais leurs manœuvres échouèrent presque toujours. Quand ils réussirent à détourner les tribus de leur serment de fidélité, lequel ne reposait en définitive que sur le prestige personnel des officiers français, les représailles étaient à ce point terribles qu'elle en prenaient vite valeur d'exemple. Ainsi, en 1748, quand les Miamis cédèrent aux avances anglaises et qu'ils signèrent un traité d'amitié avec la Pennsylvanie, les communications entre la Louisiane et le Canada furent menacées. La réponse française fut terrible et bien éloignée de notre philosophie des droits de l'homme. Mais elle fit réfléchir les autres tribus. C'est ainsi que le commandant du fort Détroit, Céloron de Blainville, envoya le chef Langlade avec 240 Outaouais et coureurs des bois punir les Miamis. Le village de Pickawillany fut pris, les traitants anglais épargnés, mais les femmes et les enfants Miamis massacrés comme les guerriers. Pour " l'exemple " , Langlade ordonna à ses Outaouais de manger le chef Miami, " La Demoiselle ". Les survivants se soumirent, les arrières de l'axe de communication Canada-Louisiane furent sauvegardés, et le prestige français restauré.


Boucanier français de Saint-Domingue.

 

ESH : Dans votre livre, vous parlez de la " question de l'Ohio ", dont vous faites le cœur de la rivalité franco-anglaise. Pour quelle raison ?
B. L. : " Coincés " entre les Appalaches et l'Atlantique, les colons anglais se sentaient à l'étroit. Ils voulaient franchir la chaîne montagneuse afin de pouvoir déferler ensuite vers la vallée du Mississippi, avec ses immensités inexploitées et quasiment vierges d'installations françaises.
Pour cela, ils avaient trois possibilités. La première était d'utiliser le Mississippi comme voie d'accès vers l'intérieur du continent, mais l'installation française à l'embouchure du fleuve le leur interdisait. Restaient les routes terrestres, et principalement la vallée de l'Ohio au nord et celles des rivières du Sud. Or ce dernier axe venait de leur être fermé en raison de la modernisation du fort Toulouse, poste qui bloquait l'expansion de la Caroline en direction du Mississippi.
La voie de l'Ohio était donc la seule qu'ils pouvaient emprunter, et ils tentèrent de s'y engouffrer ; comme cette région était située à la fois sur les marches du Canada et sur celle de la Louisiane, elle était certes la charnière entre les deux colonies françaises, mais elle était surtout très difficile à défendre en raison de son éloignement à la fois de Québec et de La Nouvelle-Orléans.
En définitive :
- la possession de la vallée de l'Ohio était nécessaire à la France pour assurer la liaison Canada-Louisiane, pour le contrôle des tribus et pour la protection du flanc sud de la Nouvelle-France ;
- inversement, les Anglais devaient s'emparer de la vallée de l'Ohio s'ils voulaient s'étendre vers l'intérieur du continent.

ESH : La guerre ne cessa quasiment jamais aux Amériques. Quels étaient les objectifs anglais et leurs atouts ?
B. L. : Le principal affrontement franco-britannique en Amérique du Nord dura dix-neuf ans, de 1744 à 1763. Deux grandes guerres divisent la période en Europe, la guerre de Succession d'Autriche (1740?1748) et la guerre de Sept Ans (1756?1763).
Localement, aux Amériques, le conflit éclata en 1743, et il ne cessa qu'en 1763, quand le traité de Paris consacra la disparition de l'empire français d'Amérique. Les colons de la région de Boston visaient la conquête du golfe du Saint-Laurent ; ceux de New York avaient pour but la région des Grands Lacs et le monopole de la fourrure ; quant à la Virginie, elle exigeait de pouvoir établir ses colons sur les rive gauche du Mississippi. Toutes les colonies anglaises s'accordaient en outre sur un point essentiel, qui était que le bassin de l'Ohio devait être retiré d'une manière ou d'une autre à la France.
En 1754, les colonies anglaises d'Amérique du Nord avaient une population blanche d'environ 1 500 000 habitants, contre moins de 90 000 pour les possessions françaises, dont à peine quelques milliers pour la Louisiane. Les possessions anglaises, ramassées en un bloc compact, pouvaient être facilement défendues, en même temps qu'elles constituaient une excellente base d'attaque contre les axes de communication français étirés et jalonnés de forts très éloignés les uns des autres.
Les Français étaient en effet dispersés depuis le Saint-Laurent jusqu'au golfe du Mexique. Cette supériorité était encore accentuée par le fait que les Anglais menaçaient le cœur même de la Nouvelle-france, tant par le couloir de l'Hudson River que par le lac Champlain et la rivière Richelieu qui débouchait sur le Saint-Laurent, et par la passe de la rivière Mohawk qui était la pénétrante vers le lac Ontario.

ESH : Quelle était l'organisation militaire des Français face aux colonies anglaises ?
B. L. :
Les troupes régulières servant à la Louisiane provenaient principalement des compagnies détachées de la marine et des régiments suisses.
L'armée coloniale n'existant pas avant la perte de l'Amérique française, les troupes servant outre-mer étaient désignées parmi les réserves de l'infanterie de marine, constituées au XVIII° siècle par cent compagnies franches de cent hommes chacune casernées à Brest ou à Rochefort.
Les méthodes de guerre dans la vallée du Mississippi reposaient sur le " coup de main ", le " raid " des Anglais qui s'effectuait grâce à l'aide des Indiens, seuls, encadrés ou accompagnés de soldats.
Les troupes casernées dans les forts avaient pour principales fonctions la surveillance des mouvements des traitants anglais dans les tribus, la protection des tribus alliées contre les " raids " des nations pro-anglaises, la protection des colons, la défense des axes de communication avec le Canada, et le maintien de la présence française auprès des Indiens.
La milice, quant à elle, était composée des colons et des trappeurs. Elle était associée à toute campagne d'importance. Au Canada, elle représentait la force principale du pays avec 12 000 hommes en 1745 et 15 000 en 1754, organisés et entraînés comme des troupes réglées, dotées d'un uniforme (écarlate et blanc) ; en Louisiane, à la même date, la milice n'avait qu'un effectif de 400 hommes.

ESH : La France a perdu son empire américain continental. Le bilan est donc négatif en dépit des extraordinaires actes d'héroïsme que vous décrivez dans votre livre.
B. L. : Certes, mais quelques poignées d'hommes d'exception ont, par leur seule volonté, tenu à bout de bras durant plus de soixante ans un territoire immense contre les éléments, contre la puissance anglaise et par-dessus tout contre l'indifférence française. La vie de ces chefs de petits postes oubliés constitue une épopée qui nous entraîne bien loin des misérables intrigues de ces courtisans pommadés qui ont entraîné l'Ancien Régime à sa perte. C'est une autre France que nous voyons agir à la Louisiane. C'est celle des officiers roturiers ou de petite noblesse qui ont encore le sens du service et du sacrifice. Songez que certains ne reçurent pas de solde durant parfois des années... Ils purent donner la pleine mesure de leur talent car ils étaient totalement libres d'agir. Ils n'avaient pas de comptes à rendre à des autorités qui n'existaient pas.
Ce ne fut pas le cas au Canada où les habitudes métropolitaines étaient fortes et où les intrigues et les rivalités civiles et religieuses divisèrent les autorités. De plus, à la Louisiane, les Français imposèrent aux Anglais la " guerre à l'indienne " dans laquelle ils dominaient toujours leurs adversaires tandis que Montcalm voulut faire au Canada une " belle "guerre à l'européenne alors qu'il était matériellement et numériquement surclassé par les Anglais. Le Canada a été perdu militairement, contrairement à la Louisiane qui était encore invaincue lors de la signature du traité de Paris en 1763.

ESH : Vous ne blâmez pas Bonaparte d'avoir vendu la Louisiane. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
B. L. : Abandonnée par la monarchie, récupérée sous le Consulat, la Louisiane fut vendue par celui qui en avait obtenu la rétrocession. Bonaparte avait en effet compris que la France n'avait pas les moyens de mettre en valeur cet immense territoire. Il avait surtout vu que les États-Unis n'accepteraient jamais que leur expansion vers l'ouest soit bloquée par une colonie française s'étendant des Grands Lacs au golfe du Mexique. Car la Louisiane était bien le pivot de toute l'expansion vers l'ouest et les Américains ne l'auraient pas laissée aux Français. Le rêve était passé, grandiose certes, mais il s'était effacé devant les nouvelles réalités " géopolitiques " du XIXe siècle.


Village cajun en Louisiane où des Acadiens ont fait souche après le
"Grand Dérangement" de 1755.

 

ESH : Quelles sont les villes américaines actuelles établies à l'emplacement de forts français ?
B. L. : La liste est longue et je pourrais citer par exemple Memphis (fort Prudhomme), Prairie (fort de Chartres), Detroit (fort du Détroit), Pittsburg (fort Duquesne), Toronto (fort Rouillé), Saint-Louis (Saint-Louis des Illinois), Mobile (fort Louis), Bilocci (fort Maurepas) et bien sûr, La Nouvelle-Orléans.

PROPOS RECUEILLIS
PAR VIRGINIE TANLAY
Histoire de la Louisiane, Perrin, 275 pages, cartes, index, 120 F. Bernard Lugan est maître de conférences à l'université de Lyon III. Il a récemment publié chez le même éditeur La guerre des Boers, 1899-1902. Il dirige la revue L'Afrique réelle.

TRAITE DE LA
FOURRURE ET
COUREURS DES BOIS

La carte d'un voyageur qui parcourt les États-Unis depuis la région des Grands Lacs jusqu'aux montagnes Rocheuses est parsemée de mots français : noms de rivières comme Embarras, Ausable, Platte ; noms de lacs comme Flambeau, Court Oreilles, Vieux Désert ; noms de coltines ou de montagnes comme Butte des Morts ou Grand Téton. Souvenirs des Français, pour la plupart du Canada, et des métis qui ont ouvert l'Ouest américain et qui, par l'implantation de postes à fourrure, ont préparé la fondation de villes grandes ou petites: Mackinac, Detroit, Chicago, Saint-Paul, Pierre, Peoria, Bourbonnais, Saint-Louis, etc.
Pendant les débuts de la Nouvelle-France les Indiens apportaient eux-mêmes les fourrures d'abord à Québec, puis à Montréal. Graduellement, les Canadiens s'enhardirent et commencèrent à pénétrer les Grands Lacs et leurs rivages. Au point de jonction des lacs Huron et Michigan, Michilimackinac formait le centre de ce système.
Le territoire où les Français pratiquaient la traite de la fourrure au XVIIIe siècle englobait une quinzaine d'États américains d'aujourd'hui, c'est-à-dire une surface plus ou moins équivalente à celle de l'Europe de l'Ouest. Ce territoire était rattaché pour la plus grande partie à la Louisiane du sud et à la Nouvelle-France au nord, Les communications s'y faisaient par voie d'eau. De Michilimackinac les canots suivaient la rive ouest du lac Michigan, faisaient un portage à l'emplacement actuel de Chicago, descendaient de l'Illinois puis le Mississippi jusqu'à La Nouvelle-Orléans. A mi-chemin et à une centaine de kilomètres au sud de la jonction du Missouri avec le Mississippi se trouvait le fort de Chartres et son noyau de villages. Une autre route partait de Detroit, descendait la rivière Ouabache (Wabash), passait par le poste de Vincennes et rejoignait l'Ohio jusqu'au Mississippi.
Ces voies d'eau, ces postes et ces forts servaient des buts politiques aussi bien qu'économiques. Ils représentaient la souveraineté de la France sur ce territoire immense et devaient empêcher toute expansion anglaise vers l'intérieur du continent.
THIERRY LEFRANÇOIS
Musée du Nouveau Monde, La Rochelle.


PETITE GUERRE
DANS LES BAYOUS

Un des films de guerre les plus vrais qui se puisse voir se déroule en Louisiane. N n'y a jamais eu de guerre depuis bien longtemps en Louisiane ; pourtant cette aventure parait mille fois plus plausible que les Full Metal Jacketet autres Platoon.
Nous sommes en 1973. En pleine paix. Dans un État des USA. Pas la moindre menace d'émeute raciale. On ne signale même pas un fou isolé qui joue les Rambo. Quelques réservistes de la Garde nationale sont convoqués pour un exercice de routine, une de ces marches d'orientation pas trop pénibles, où il ne se passe rien, si ce n'est l'espoir, à la fin du crapahut, d'aller voir les filles.
Seulement, des pluies ont grossi les bayous et il faudrait faire un long détour pour rejoindre le point de rendez-vous.
Alors nos GI amateurs voient un canot et, pour rire, l'un d'eux tire une rafale de fusil-mitrailleur sur les péquenots qui les insultent depuis la rive d'en face. L'arme est charges de balles d'exercice.
Les paysans n'aiment pas qu'on vole leurs affaires ni qu'on leur tire dessus. Même avec des munitions à blanc. Alors ils ripostent. La patrouille compte son premier tué, d'une balle qui lui explose le crâne.
La douzaine de guerriers amateurs de ce groupe de combat rigolard va devenir gibier pourchassé. Les naturels du coin abattent les uns après les autres les intrus. Sans pitié.
II faut dire que ces indigènes sont des Cajuns, de lointaine origine française (ce qui exige quelques sous-titres particuliers dans la savoureuse version originale). Trappeurs, chasseurs, pêcheurs, bûcherons. lis sont chez eux dans les marais et les forêts inondées.
II ne reste finalement que deux survivants qui arrivent dans un village. On y tue justement le cochon. Et pourquoi pas aussi le soldat de passage qui débarque en plein folklore ?
Ce film reprend la bonne recette américaine de La Patrouille perdue (Il 934) ou soviétique des Treize (1936).
Cette fois, ce qui compte encore plus qu'une haletante chasse à l'homme, c'est le décor de la Louisiane et surtout la présence de la population. Cela fait quand même plaisir d'avoir des cousins aussi sauvages.
JEAN MABIRE
Southern Comfort Un film de Walter Hill,
1981. Titre de la version française :
Sans retour.


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