L'ÉQUIPÉE DE LA COMPAGNIE DU MISSISSIPPI

La banqueroute de Law

PAR JEAN KAPPEL


Le vieux Roi-Soleil venait de mourir. La Régence misait sur la jeunesse, l'imagination et le changement. On s'enticha soudain de la Louisiane. Un financier audacieux jura qu'on y ferait fortune. Les Français engagèrent leurs pièces d'or, mais ne partirent pas. Histoire d'un échec cuisant.


John Law (1671-1729)

 

En 1717, le financier Antoine Crozat a renoncé au monopole commercial que lui avait octroyé cinq années plus tôt, le conseil de la Marine. Celui-ci n'entend pas pour autant abandonner la Louisiane. Ses membres constatent que " Les colonies bien conduites sont un des plus sûrs moyens de conserver et d'étendre la puissance des grands États... Après avoir abandonné l'Amérique du Sud aux Espagnols et aux Portugais, il ne peut être question d'abandonner l'Amérique du Nord de aux Anglais... Seul un solide établissement de la Louisiane peut nous sauver. Elle peut produire une infinité de commerces et nous offrir ce qui reste de mines en Amérique. Pour se mettre hors de crainte contre les Anglais, il suffit de faire passer douze à quinze cents hommes en deux ou trois ans... Si les Anglais parviennent à l'abondance d'argent où cette conquête les mettrait, nous ne serions plus en sécurité en Europe car ils n'ont jamais entendu la paix que quand ils ont été réduits à ne plus pouvoir soutenir les dépenses de la guerre... " Les circonstances paraissent favorables puisqu'un protégé du Régent Philippe d'Orléans, l'Écossais John Law de Lauriston, se propose justement de mettre en œuvre un " système " financier qui doit permettre d'assainir les caisses de l'État et d'exploiter, grâce à sa Compagnie d'Occident, les richesses de la Louisiane, présentée au public comme un eldorado.

Sur le papier, la colonisation
ce pays de cocagne portait
toutes les promesses

Familier des pratiques bancaires couramment mises en oeuvre à Londres ou à Amsterdam, Law croit aux vertus du crédit. En 1716, il a obtenu du Régent l'autorisation d'ouvrir à Paris une Banque générale dont les dépôts d'argent devaient permettre de garantir l'émission de billets constituant une véritable monnaie-papier. Le succès de l'entreprise encourage alors son initiateur à lancer une Compagnie d'Occident que les contemporains désignèrent rapidement sous le nom de Compagnie du Mississippi et qui, par lettres patentes d'août 1717, dispose pour vingt-cinq ans du monopole du commerce de la Louisiane, à condition de peupler la colonie de six mille Blancs et de trois mille Noirs en dix ans. Le 27 septembre de la même année, la Compagnie se voyait attribuer également le pays des Illinois, détaché de la Nouvelle-France canadienne. Récupérant par la suite les privilèges des Compagnies du Sénégal, des Indes orientales, de Saint-Domingue et de Guinée, elle finit par contrôler sous le nom de Compagnie des Indes, tout le commerce colonial de la France. On lui remit le port de L'Orient, appelé à connaître une belle prospérité au cours des décennies suivantes.
En 1718, la Banque générale se métamorphosa, à l'initiative du Régent, en Banque royale et la puissance de Law fut bientôt à son apogée. Emporté par le succès, il n'hésite pas à présenter la Louisiane comme " l'une des plus fertiles régions de l'univers..., riche de moissons récoltées deux ou trois fois l'an, de mines d'or, d'argent et de cuivre... " Sur le papier, la colonisation de ce pays de cocagne semblait porter en elle toutes les promesses. La réalité allait se révéler différente. Les candidats au départ n'étaient pas en nombre suffisant. Trois cents colons, en mars 1718, mais seulement cent, dix mois plus tard. Impossible dans ces conditions de mettre en valeur le pays et d'enrichir la Compagnie, qui devra pourtant payer un jour à ses actionnaires les fabuleux dividendes qu'ils en attendent. Il fallut donc embarquer de force des condamnés de droit commun, contrebandiers, faux sauniers, déserteurs, qui échappaient ainsi aux galères. Cela ne suffisant toujours pas, on rafla au hasard vagabonds et fainéants jugés indésirables. Des prisonniers tirés de Biçêtre ou de la Bastille complétèrent ces misérables contingents. En janvier 1719 et mars 1720, des édits royaux autorisèrent même les magistrats a remplacer par la déportation aux colonies la peine traditionnelle des galères. Ces divers procès n'auguraient rien de bon quant à la qualité des futurs colons et les excès des " bandouliers du Mississippi ", qui touchaient une prime pour le " ramassage " de cette misérable humanité, suscitèrent bientôt des réactions indignées.


La célèbre rue Quincampoix au temps de sa splendeur.


II fallait des femmes à ces malheureux colons. On se doute bien que les " honnêtes filles de laboureurs " réclamées outre-Atlantique ne se bousculaient pas pour partir ainsi et ce furent les " maisons de force " et autres hospices qui fournirent les voleuses ou les prostituées appelées à gagner l'Amérique. Des personnes sans doute beaucoup moins sympathiques que la malheureuse Manon Lescaut, immortalisée par l'abbé Prévost et par sa disparition dans " les déserts du Nouveau Monde ". Un peu plus tard on préférera envoyer en Louisiane des orphelines élevées par des religieuses et pourvues d'un trousseau et ces " filles à la cassette " y trouveront aisément un mari.

Un trop habile
financier écossais

Dans les débuts de la colonie, rien n'était prévu pour accueillir les nouveaux arrivants. Les côtes sablonneuses et inhospitalières n'offraient aucun havre favorable. Le climat malsain de Biloxi eut raison de beaucoup de colons, souvent réduits à la famine, faute d'avoir conservé les quantités de grains nécessaires aux futures semailles. Le paradis annoncé se métamorphosait ainsi le plus souvent en un enfer d'où beaucoup ne songeaient qu'à s'échapper pour gagner le Mexique ou les colonies anglaises de l'est. La guerre livrée aux Espagnols, en 1719-1720, pour le contrôle de Pensacola vint encore aggraver les difficultés de la jeune colonie. Reconnu dès 1718 par Le Moyne de Bienville, un site non inondable fut choisi pour y établir en 1719, grâce à l'ingénieur Adrien de Pauger, La Nouvelle-Orléans. L'ouragan de septembre 1722 et les effet dévastateurs des fièvres ne suffisent pourtant pas à décourager les colons et la nouvelle ville qui se confond alors avec son Vieux Carré, s'impose rapidement comme le centre principal de la colonie. A proximité, la culture du mûrier, du tabac et de l'indigo assure déjà la prospérité de plusieurs concessions, alors que d'autres pionniers vont s'installer à Baton Rouge ou sur les rives de la rivière Rouge.
Mais les résultats restent loin des espoirs suscités par la colonisation de la Louisiane et l'échec du système de Law, qui se révéla ruineux pour la majeure partie des actionnaires de la Compagnie, ne fit qu'aggraver la réputation devenue exécrable de cette Terre promise américaine où, selon la propagande répandue par le trop habile financier écossais " la France risquait de manquer sa fortune si elle tardait à user de ce riche présent de la nature... " Plutôt que de chercher outre-Atlantique des richesses équivalentes à celles des empires de l'or subjugués près de deux siècles plus tôt par les Espagnols, il fallait y voir, au-delà des côtes peu accueillantes et de l'insalubrité du climat des régions les plus méridionales, le magnifique espace agricole qui se révélera par la suite. Le père de Charlevoix l'a bien compris quand il constate que " ... le pays de Louisiane est très beau, très fertile, favorable à toutes les cultures et à toutes sortes d'élevages..., mais il est insuffisamment peuplé... " Certains pensent alors " qu'il faut pour cela des Nègres en abondance " . Mais le jésuite se veut prudent et craint " qu'à force de se multiplier en nos colonies, les Nègres ne deviendront un jour des sujets redoutables... "

LES FILLES
A LA CASSETTE

En 1718, à l'avènement de la Compagnie d'Occident, la Louisiane avait une population blanche d'environ 510 personnes. Afin de peupler la colonie, te père de la Vente, curé de la Louisiane, avait proposé en 1715 que les colons aient la possibilité d'épouser les femmes indiennes appartenant auto tribus catholiques de la région des Grands lacs.
L'administrateur Duclos refusa cette proposition en faisant remarquer que ces mariages n'aboutiraient qu'à la régression du Blanc au niveau du primitif, sans compter les fâcheux effets qu'ils auraient, biologiquement, en créant une " colonie de mulâtres ", éléments " naturellement fénéants, libertins et encore plus tripous ".
Le 1er septembre 1718, le conseil de Marine repoussa la proposition du père de ta Vente. En 1727, les premières " filles à la cassette " débarquèrent à La Nouvelle-Orléans. Mies furent rapidement mariées. Villiers du Terrage rapporte ce qu'en disait un habitant de La Nouvelle-Orléans ayant assisté à leur arrivée : " Clés que ces demoiselles furent débarquées, on les logea toutes dans une même maison avec une sentinelle à la porte. il était permis de les aller voir le jour et de choisir entre elles celles qui convenaient le mieux, mais dès que la nuit était venue, femme de leur maison était défendue à toute sorte de personnes Elles ne tardèrent guère à être pourvues et mariées et l'on peut dire que cette cargaison ne suffisait pas pour le nombre de prétendants qui se présentèrent, puisque celle qui resta la dernière tut sur le point d'exciter une dispute tort sérieuse entre deux garçons qui voulaient se battre à qui l'aurait, quoique cette Hélène rue fût rien moins que belle et eût plutôt l'air d'un soldat aux gardes que d'une fille. La querelle parvint même jusqu'aux oreilles du commandant qui, pour les accorder, les fit tirer au sort.. Une seule était verrue de son plein gré et on rappelait " la demoiselle de bonne volonté " .
BERNARD LUGAN
Histoire de la Louisiane française.
Perrin, 1994, p. 81-82
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