POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS
Bonaparte
vend la
Louisiane aux Américains
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PAR
PHILIPPE CONRAD
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Il
était dit que durant toute son histoire, l'héroïque Louisiane
française serait le jouet de la grande politique. Monnaie d'échange
pour la politique royale, elle le restera pour celle de Bonaparte.

Le
Premier Consul.
"Le
jour où la France prendra possession de La Nouvelle-Orléans, nous
serons obligés de nous jeter dans les bras de l'Angleterre...
" C'est en ces termes que Thomas Jefferson, président des États-Unis,
présente à Robert Livingston, son représentant en France,
la question de La Nouvelle-Orléans. Se jeter dans les bras de l'Angleterre
signifie soutenir le pire ennemi de la France. Nous sommes en 1801 et les autorités
américaines ont eu vent du traité secret conclu l'année
précédente à San Ildefonso, entre les représentants
du Premier Consul Napoléon Bonaparte et du roi d'Espagne Charles IV.
Un accord qui prévoit la rétrocession de la Louisiane à
la France et qui inquiète vivement les dirigeants américains,
soucieux d'assurer à leur nation le contrôle du trafic sur le Mississippi
et un débouché sur le golfe du Mexique.
Contraint
d'abandonner la Nouvelle-France canadienne en 1760, Choiseul avait également
dû consentir, lors du traité conclu à Paris en février
1763 à l'issue de la désastreuse guerre de Sept Ans, la perte
de la rive gauche du Mississippi remise elle aussi à l'Angleterre. Près
de deux siècles d'efforts et d'héroïsme étaient ruinés
et Choiseul, soucieux de ne pas abandonner à l'Angleterre l'ensemble
de la Louisiane, a négocié dès 1762 avec l'Espagne, le
traité de Fontainebleau, par lequel la rive droite du Mississippi allait
revenir, avec La Nouvelle-Orléans, à la couronne de Madrid. Ce
n'est qu'en 1766 que le premier gouverneur espagnol, Antonio de Ulloa était
venu prendre possession de la colonie.
Quand le roi Charles 111 prétendit appliquer à la Louisiane les
principes du pacte colonial espagnol, interdisant le commerce direct entre La
Nouvelle-Orléans et les possessions françaises des Antilles, il
suscita une rébellion générale. Les délégués
des fidèles rebelles qui se rendirent alors à Versailles ne furent
pas reçus par le roi ni par Choiseul, peu soucieux de récupérer
une colonie qu'il n'avait pas les moyens de défendre et de peupler...
Qui a dit que l'État était un monstre froid ? Brisée par
le général O'Reilly, général irlandais au service
de l'Espagne, la révolte française valut à plusieurs de
ses chefs d'être fusillés mais ces " martyrs de la Louisiane
" furent assez rapidement oubliés et les gouverneurs espagnols se
montrèrent ensuite éclairés dans leur gestion de la colonie.

Exécution
par les espagnols de jean Noyan et des "martyres de la Louisiane"
en 1769
La
présence espagnole n'entamait pas le caractère français
de la petite communauté européenne établie depuis moins
d'un siècle près des bouches du Mississippi.
Les choses vont se précipiter à partir de 1800, au lendemain de
l'établissement du Consulat. Le nouveau César qui vient de mettre
un terme à dix années de troubles révolutionnaires entend
alors mener une grande politique américaine. L'échec final de
l'expédition d'Égypte l'a convaincu qu'il n'a pour le moment plus
rien à attendre du côté de l'Orient. Il envisage alors une
grande politique qui, dans le Nouveau Monde, s'appuierait sur Saint-Domingue,
où il convient de briser la révolte noire et de rétablir
rapidement l'ordre nécessaire, et sur une Louisiane qu'un troc satisfaisant
pour les deux parties doit permettre de récupérer. C'est ainsi
qu'au mois d'octobre 1800 le traité de Mortefontaine règle les
contentieux navals apparus au cours des années précédentes
avec les États-Unis. Au même moment, le traité de San Ildefonso
prévoit la rétrocession de la Louisiane à la France. En
contrepartie, un infant d'Espagne bénéficiera d'un agrandissement
de son duché de Parme aux dépens de la Toscane. Le traité
franco-espagnol a été conclu en secret et il est prévu
que " la République française pourra différer
la prise de possession ". Une précaution bien nécessaire
tant que dure la guerre avec l'ennemi britannique car, maîtres de l'Atlantique,
les Anglais pourraient aisément s'emparer de La Nouvelle-Orléans
redevenue française.
Deux
mois plus tard, l'expédition confiée au général
Leclerc, l'époux de Pauline Bonaparte, quitte Brest pour aller mater
la révolte de Saint-Domingue, première étape du retour
en force des Français dans la zone des Caraïbes. On sait que cette
expédition se conclura sur un échec et que Leclerc, comme bon
nombre de ses hommes, sera victime de la fièvre jaune. Une deuxième
expédition, dite de Flessingue, qui devait être confiée
à Bernadotte, puis à Victor, ne quittera jamais les rivages européens.
Donner
à l'Angleterre
une puissante rivale
Le
secret qui devait entourer le traité de San Ildefonso n'a pas été
complètement gardé et les Anglais, puis les Américains,
ont eu vent du projet de retour de la Louisiane à la France. Les Américains
sont très inquiets car on ne sait alors quelles sont les limites du territoire
qui doit revenir à la république consulaire ; on peut craindre
que la Floride en fasse partie, ce qui interdirait pour longtemps à la
jeune république des États-Unis tout espoir d'accès au
golfe. Pichon, le représentant français à Washington, n'étant
pas informé, Jefferson envoie donc Livingston à Paris dès
novembre 1801, avec mission de sonder les autorités françaises.
La conclusion, en mars 1802, de la paix d'Amiens, qui met un terme pour un peu
plus d'un an à la guerre franco-anglaise, conduit tout naturellement
Bonaparte à réclamer le transfert prévu par le traité
de San Ildefonso d'octobre 1800. Mais, à ce moment, la reprise imminente
de la guerre avec l'Angleterre paraît inéluctable. Le Premier Consul
à vie sait également que Jefferson a ordonné au gouverneur
de Virginie, James Monroe de rejoindre Livingston à Paris pour demander
aux Français la reconnaissance aux Américains de la liberté
de navigation sur le Mississippi, le maintien de leurs privilèges commerciaux
et, pourquoi pas, l'achat pur et simple de La Nouvelle-Orléans.
Les
deux émissaires américains vont être les premiers surpris
quand François Barbé-Marbois - le négociateur mandaté
par Bonaparte, qui avait été diplomate aux États-Unis dans
les années 1780, leur propose d'acheter toute la Louisiane. Dès
le 10 avril 1803, le dimanche de Pâques, Barbé-Marbois a été
convoqué à Saint-Cloud, en compagnie de Decrès, le ministre
de la Marine. Le Premier Consul leur explique qu'il compte mettre la Louisiane
" ... hors d'atteinte des Anglais en la cédant aux États-Unis
" et qu'il considère que " la colonie sera fatalement
perdue en cas de guerre et qu'entre les mains de cette puissance naissante elle
sera plus utile à la politique et même au commerce de la France
que si je tentais de la garder... " Barbé-Marbois approuve.
Il explique que la Louisiane est indéfendable au regard de l'état
des forces navales dans l'Atlantique et il ajoute également que "
si les Anglais ne s'en saisissent pas, les Américains le feront
", ce que sait déjà Bonaparte. Dès le 11 avril,
malgré les objections de Decrès, Barbé-Marbois reçoit
donc l'ordre d'entamer des négociations avec Livingston, sans même
attendre l'arrivée imminente de Monroe. Quand au cours des semaines suivantes
Talleyrand, ministre des Affaires étrangères, et Barbé-Marbois
offrent à leurs interlocuteurs américains la vente de toute la
Louisiane pour quatre-vingt millions de francs, ceux-ci s'empressent d'accepter
et l'accord est conclu dès le 30 avril, même si la signature définitive
n'intervient que le 8 mai, en raison des délais de traduction du texte.
Arrivé
le 26 mars 1803 à La Nouvelle-Orléans pour y représenter
l'autorité française restaurée, le préfet de Laussat
y avait été accueilli triomphalement par une population demeurée
profondément attachée à la France. Dès le mois d'août,
alors que le gouverneur espagnol Manuel de Salcedo ne lui avait toujours pas
transmis ses pouvoirs, il apprit par le consul des États-Unis les clauses
de l'accord du 30 avril.
Le
30 novembre la France reprit officiellement possession, pour vingt jours, de
la Louisiane. En effet, dès le 18 décembre, les troupes du général
américain Wilkinson se présentaient devant La Nouvelle-Orléans
et, deux jours plus tard, la cession aux États-Unis était effective,
après que Laussat eut lancé une nouvelle proclamation à
ses malheureux compatriotes " Vous devenez ainsi, Louisianais, le
gage chéri de l'amitié qui ne peut manquer d'aller se fortifiant
de jour en jour entre les deux républiques, et qui doit concourir si
puissamment à leur commun repos et à leur commune prospérité...
" Mince consolation pour ceux qui s'étaient réjouis du retour
de la France et qui allaient se voir imposer bientôt l'usage de la langue
anglaise et la division du territoire entre une Louisiane proprement dite, au
nord du 33e parallèle, et un État d'Orléans au sud. Situation
passagère, puisque ce dernier retrouvera son nom de Louisiane en devenant,
en avril 1812, le dix-huitième État de l'Union.
Dans l'idée de Napoléon, l'abandon aux États-Unis des immenses
territoires conquis dans le Nouveau Monde par nos coureurs de prairie et le
surcroît de puissance qu'ils allaient en retirer devait avoir pour conséquence
inéluctable " de donner à l'Angleterre une rivale maritime
qui, tôt ou tard, abaissera son orgueil " .